Hadj Khelil dans le magazine Challenges

Article publié dans le magazine Challenges N° 72, en date du 22 mars 2007

 

Aynur Boldaz, turque vivant en AllemagneAynur n’oubliera jamais la date. 18 décembre 1987, le jour de son arrivée à Berlin, deux ans après son mariage. « Tout était sombre. Il faisait froid. Il pleuvait. On me parlait, je ne comprenais». Elle accompagne son mari, venu rejoindre ses parents, un de ces meilleurs couples de travailleurs turcs « invités » par le gouvernement, comme dit la langue allemande, pour participer au miracle économique.

Vingt ans plus tard, tout a changé. La femme effacée s’est muée en exécutive woman. Forever Clean, son entreprise de nettoyage, emploie 55 salariés. En avril, Aynur va ouvrir deux filiales à Hambourg et Lubeck, et un magasin de produits kurdes à Berlin. Quand elle a débarqué, on la prenait pour une « idiote ». Elle parlait mal l’allemand, ne sortait pas sans son mari. Elle a fait tous les métiers : femme de ménage, ouvrière,« à gonfler les ballon huit heures par jour», « un jour, j’ai décidé de devenir indépendante». Elle quitte son travail, suit pendant six mois une formation de gestion. Elle divorce. La belle famille lui en veut encore.« je m’étais toujours demandé pourquoi les femmes européennes pouvaient choisir leur vie ; j’en rêvais ».

 

Hadj Khelil, portrait d'immigréHadj a connu des débuts plus faciles. Il a grandi en France, à Drancy (Seine-Saint-Denis). Son père, avocat à Alger, est venu avec femme et enfants quand il avait 6 mois. Hadj a réussi. Après Sup de Co et trois ans en salle des marchés à Londres, il s’est rappelé qu’en Algérie sa famille produisait des dattes « depuis deux cents ans ». Il crée Bionoor en 2002, avec l’argent de la famille. Aujourd’hui, il importe 150 tonnes de dattes par an, fournit Fauchon et les cantines scolaires du 9-3.

 

Hadj n’a pas demandé la nationalité française. « Qu’est ce que ça change ? Mon grand-père était légionnaire français, il a fait 1939, l’Indochine. Il s’est fait descendre en 1961 par ses compagnons d’armes parce qu’il était pour l’indépendance de l’Algérie. Je me considère comme patriote. Le jour où il faudra prendre le fusil, personne ne demandera ma carte d’identité». Aynur n’a pas envie d’être allemande : « même sans passeport, je peux tout faire en Allemagne, sauf voter et être élue. Je ne me sens pas étrangère. J’ai deux cultures. Si j’abandonnais ma nationalité turque, j’aurais l’impression de trahir ma famille ».

 

A Aulnay-Sous-Bois, où son entreprise est installée, Hadj a assisté désemparé, aux émeutes de novembre 2005. « La preuve que notre république manque de fraternité. Il y a deux France qui ne se connaissent pas. Quant tu t’appelles Rachid et tu envoies ton CV à Neuilly, le mec ne le prendra pas parce qu’il n’a pas de connexion humaine avec Rachid. » Aynur a été émue par les images qui tournaient en boucle à la télévision allemande. « Ici non plus les politiques ne se sont pas occupés des étrangers. Il faut faire des efforts pour s’adapter, parler la langue. Mais il ne faut pas laisser les gens en marge. Ça les rend agressifs. »

 

M. M.

 

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